29.03.2026 À lire

Wiesław Myśliwski

Un grand maître de la pensée et des mots. Romancier, dramaturge, scénariste de cinéma, rédacteur. Deux fois lauréat du Prix littéraire Nike. Il est né le 25 mars 1932 à Dwikozy, près de Sandomierz. Il nous a quitté le 29 mars 2026.

Dans la littérature polonaise, Wiesław Myśliwski est considéré comme un représentant du courant paysan, bien que ses œuvres dépassent largement cette notion. Les thèmes moraux et existentiels, ainsi que le sentiment particulier de responsabilité des personnages envers eux-mêmes et les autres, placent sa prose et son théâtre parmi les paraboles universelles sur la nature complexe du monde et le destin humain imprévisible. La plume de l’écrivain a donné une voix à la campagne polonaise contemporaine, et à ses habitants, dignité, caractère et magie.

Cette classification m’a en effet parfois pesé, même si j’ai toujours reconnu m’inspirer des sources de la culture paysanne et m’identifier à cette culture. […] Seulement, j’ai toujours perçu la culture paysanne dans sa dimension universelle – ce qui m’est cher, c’est ce qu’elle a d’universel, et non le folklore, les coutumes ou l’apparence extérieure. Chez nous, en revanche, on a mis un signe d’égalité entre le courant paysan de la littérature et les romans sur la campagne.
Wiesław Myśliwski, dans : Krzysztof Masłoń, « Miłość nie jest nam dana », Prószyński i Ska, Varsovie 2005

Biographie

Le père de l’écrivain, Julian Myśliwski, était issu d’une famille bourgeoise de Ćmielów. Officier, il prit part à la guerre polono-bolchevique en 1920 ; après sa démobilisation, il devint fonctionnaire. La mère de Wiesław Myśliwski, Marianna, était une ancienne élève de l’Université populaire de Zofia et Ignacy Solarz à Szyce. Dans sa jeunesse, elle militait activement au sein de l’Union de la jeunesse rurale « Wici ». Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Wiesław Myśliwski fréquenta le collège et le lycée général de Sandomierz, où il passa son baccalauréat en 1951. Il étudia la philologie polonaise à l’Université catholique de Lublin, dont il sortit diplômé en 1956.

Il fit ses débuts dans la presse en 1955 avec une critique du roman d’Étienne de Greff La nuit est ma lumière. De 1955 à 1976, il travailla à la Coopérative d’édition populaire de Varsovie en tant qu’assistant de rédaction, rédacteur, responsable de la rédaction de littérature contemporaine et rédacteur en chef adjoint.

Wiesław Myśliwski, 1985, fot. Krzysztof Gieraltowski/Forum

De 1975 à 1999, il a été rédacteur en chef du trimestriel « Regiony » et, de 1993 à 1999, également du bimensuel culturel « Sycyna ». Il a été membre du Conseil national de la culture, dont il a occupé la vice-présidence de 1983 à 1989. De 1986 à 1989, il a fait partie du Conseil consultatif auprès du président du Conseil d’État.

De 1971 à 1983, il a été membre de l’Union des écrivains polonais. Depuis 1997, il est président du jury du Prix national Aleksander Patkowski à Sandomierz. Il vivait à Varsovie.

L’œuvre en prose

La thématique rurale a servi à Myśliwski de base solide, capable de porter et de légitimer artistiquement des questions existentielles et philosophiques. L’écrivain a souvent souligné que, dans la culture paysanne, c’est avant tout sa dimension universelle qui l’intéressait.

Je n’exclus pas la possibilité que je me sois créé ce mythe de la culture paysanne parce que j’en avais besoin. Il est devenu pour moi une richesse, voire un terrain sur lequel je peux construire différentes choses. C’est extrêmement utile pour mon écriture. Je peux tout tirer de ce mythe. En fait, je vis dans deux mondes : celui-là, paysan, et celui d’aujourd’hui, intellectuel, disons. Cette dualité est très féconde pour la littérature. Je peux me rendre dans ce monde-là avec n’importe quel problème et voir ce que je peux en faire dans ce monde-là. Je peux y aller avec Dieu, avec le destin, avec n’importe quelle affaire du monde.
Wiesław Myśliwski dans un entretien avec Helena Zaworska, « Gazeta Wyborcza », 04/09/2007

Myśliwski a su saisir avec justesse l’essence même des difficultés quotidiennes des habitants de la campagne polonaise, et il a su inscrire le destin de chacun de ses personnages dans le contexte des bouleversements historiques de notre coin d’Europe. La vie pénible du paysan, condamné non seulement aux caprices de la météo, aux catastrophes naturelles, aux guerres qui déferlent ou à la caprice de l’imprévisibilité administrative, prend sous sa plume des traits martyriques. Ou même héroïques, lorsqu’un héros de caractère se livre à une révolte compréhensible.

Les événements présentés par Myśliwski dans ses romans et drames successifs s’inscrivent dans le cycle végétatif de la nature : au temps des semailles et au temps des récoltes. Et dans le cours naturel de la vie humaine, où toutefois l’atteinte de la plénitude des forces vitales ne va pas nécessairement de pair avec les compétences. Et l’expérience acquise à la fin, avec la capacité fonctionnelle d’un organisme vieillissant.

L’écrivain a fait ses débuts en 1967 avec le roman Le Verger nu, qui lui a immédiatement valu une grande notoriété. Ce livre, d’un volume modeste par rapport à ses œuvres ultérieures, est le monologue d’un instituteur de campagne qui, dans sa vieillesse, se souvient de son père – un paysan pauvre – et dresse le portrait poignant d’un amour paternel et filial difficile. Le verger du titre devient l’image poétique de cet amour : c’est là que le narrateur, enfant, a son nid dans les branches d’un vieux pommier « aussi grand qu’une église », et que son père, revenant des champs, cherche son fils parmi les arbres fruitiers, bien que le verger soit trop petit pour que quiconque puisse s’y cacher. Pourtant, ces recherches, obstinées et interminables, sont bien plus qu’un simple jeu :

J’avais peur qu’il ait oublié que ce n’était qu’un jeu, car il ne semblait pas jouer avec moi, mais qui sait avec qui, avec lui-même sans doute, avec sa douleur, serait-elle supportable si je ne me retrouvais pas vraiment ; peut-être cette douleur s’envenimait-elle en lui pour ne pas avoir à ressentir à jamais à quel point je suis unique dans sa vie, et ne pas céder à l’habitude de me considérer comme un fils, comme n’importe quel fils ; ou peut-être ne me cherchait-il pas dans ce verger, mais apprenait-il de la douleur que j’avais laissée, au cas où, à quoi elle devait ressembler pour ne pas être aussi banale que les larmes ou les prières, pour qu’elle ne soit que sienne et ne se cicatrise jamais.

À la fin du livre, les rôles s’inversent : c’est désormais le fils qui cherche son père dans un verger nu d’automne. Cette quête réciproque n’a qu’un seul but : sentir la présence de l’autre, s’assurer : « Tylko, es-tu là ? ».

Le Verger nu parle de proximité et de perte, des liens familiaux, à la fois destructeurs et vivifiants. Mais d’autres thèmes s’entremêlent à celui-ci. Dès son premier roman apparaît un thème central chez Myśliwski : l’attitude de l’homme face au destin. Mais qu’est-ce que le destin ? L’écrivain en donne une définition bien éloignée de la conception courante du destin comme une succession d’événements indépendants de nous, qui nous sont destinés, que nous le voulions ou non. Les personnages du Verger nu luttent de différentes manières pour donner un sens à leur vie. On peut dire que chacun d’entre eux tente de transformer sa vie en un destin façonné consciemment, par la rébellion ou l’acceptation. Le père, timide et analphabète, est plein d’humilité, mais aussi de rébellion ; c’est pourquoi il envoie son fils – chose exceptionnelle au village – à l’école en ville. C’est aussi pour cela que, lors de l’inondation, au lieu de sauver ses biens et de fuir, il attend la rivière et l’arrête devant sa ferme en disant : « Tu n’iras pas plus loin, salope ». Et quand, voulant ramener son fils de la ville, il demande à l’héritière de lui prêter un cheval, il n’accepte pas la première jument venue, mais choisit lui-même et exige la plus belle monture.

Quant au fils, il semble être l’esclave de son destin, accablé par l’amour paternel et les espoirs auxquels, selon lui, il n’a pas su répondre. Jeune homme, il ne s’est pas adapté à la vie citadine et, une fois ses études terminées, il est retourné à la campagne ; là, il a accepté un poste d’enseignant à l’école locale. Mais cette voie ne lui apporte aucune satisfaction. Les livres qu’il lit le remplissent d’inquiétude et de doute, ils sont source d’une amère prise de conscience.

D’un côté, il a conscience qu’ayant acquis le statut d’intellectuel, il n’a pas saisi sa chance et n’a pas tenté de s’échapper vers le « grand monde » ; de l’autre, il ne peut revenir à la condition de paysan, car n’ayant jamais travaillé la terre, il a perdu le contact avec elle. Le lien fort qui l’unit à son père devient pour lui à la fois la cause et la compensation d’une vie ratée. Et pourtant, le fils tente lui aussi de maîtriser son destin, et sa passivité est l’expression d’un stoïcisme particulier.

Le langage du Verger nu, d’une grande précision, est en même temps riche en métaphores poétiques, toujours convaincantes car ancrées dans le quotidien rural. Par exemple, la description du duel entre un jeune homme fougueux et un vieux berger, une lutte pour savoir lequel des deux, d’un coup de fouet, imposera davantage son autorité au troupeau, fait naturellement référence, comme en passant, à la symbolique chrétienne. Le monologue tranquille du narrateur, qui coule à flot, se heurte à la concision des dialogues : les personnages, lorsqu’ils s’adressent les uns aux autres, pèsent leurs mots et ne prononcent que le strict nécessaire.

Son roman suivant, Le Palais (1970), est l’ouvrage de Myśliwski le plus exubérant sur le plan linguistique, écrit dans une poétique surréaliste. Dans ce roman, sorte de variation littéraire de Myśliwski sur le thème populaire bien connu du « paysan devenu roi », le héros, un pauvre berger, se retrouve par hasard dans les appartements d’une demeure aristocratique dont les propriétaires ont pris la fuite devant les « libérateurs » qui approchent, coiffés de bonnets à étoiles rouges. L’intimidation initiale de l’intrus face à la somptuosité des intérieurs lui permettra, après un certain temps, de laisser libre cours à son imagination et le transformera presque en héritier de ces domaines.

Là, en réfléchissant à sa propre vie, en cherchant à savoir qui il est et qui il pourrait être, il se glisse dans la peau du comte du portrait. La folie de l’imagination de Jakub trouve sa source dans la liberté de sa langue, dans laquelle il peut se concevoir à la fois comme un pauvre serviteur, comme un héritier, et comme bien d’autres existences. Car les paysans, comme l’a souligné à maintes reprises Myśliwski, asservis en tout, n’étaient libres que dans leur langue. Le Palais, à la fois symbolique et poétique, est un hommage à ce pouvoir créateur des mots.

Myśliwski a adopté un autre registre – plus réaliste – dans son roman Pierre sur pierre (1984), considéré comme son chef-d’œuvre. Le titre est tiré d’une chanson populaire qui sert de devise à l’œuvre. Le narrateur et protagoniste du livre, Szymon Pietruszka, est un paysan obsédé par la construction d’un tombeau familial. Autrefois fêtard, vivant sans réfléchir mais dans la joie, il subit une profonde transformation après un accident malheureux et un long séjour à l’hôpital : il commence à réfléchir au temps qui passe, à la mort, à son propre destin et à celui de ses proches. La tombe, destinée à être un monument familial et une « maison commune pour l’au-delà », symbolise la fin du monde rural traditionnel, qui, après la guerre, s’efface inévitablement dans le passé.

Pierre sur pierre est entièrement constitué du monologue de Szymek, un conteur plein de digressions. C’est un homme de tempérament qui, au cours de sa vie, a été partisan, coiffeur, milicien, fonctionnaire. Il sait raconter avec verve et humour, tout en ne se dérobant pas à des réflexions philosophiques, présentées avec fraîcheur et simplicité, généralement sous la forme de sagesse populaire.

L’histoire de la construction de la tombe offre ici l’occasion d’évoquer d’innombrables souvenirs qui se composent en un panorama des coutumes et des transformations dramatiques de la campagne polonaise au XXe siècle. Une scène du roman illustre de manière frappante le conflit entre la culture rurale et la civilisation moderne : celle où les charrettes paysannes attendent patiemment au bord d’une route très fréquentée, incapables de se frayer un chemin à travers le flot de voitures. Seul Szymek refuse de rester docilement sur place et fonce tête baissée, payant cette témérité par un accident. Et bien que ces changements ne présagent rien de bon (les traditions et les liens humains s’effacent ; la jeune génération rompt avec la terre, mais ne parvient pas à trouver sa place en ville), le roman de Myśliwski est aussi un hymne à la vie.

Il est intéressant de noter à quel point, dans Pierre sur pierre, une vitalité et une débrouillardise inépuisables se heurtent à la mort, et une imagination prodigieuse à la souffrance et à la cruauté. C’est le cas dans la scène où le protagoniste, âgé de trois ans, se jette sur un énorme dindon pour lui arracher ses magnifiques perles rouges ; l’enfant se bat avec l’oiseau et l’étouffe, manquant lui-même de mourir. C’est également le cas lorsque Pietruszka, devenu adulte, examine les cadavres des soldats dans les champs, à la recherche de chaussures pour son jeune frère.

Wiesław Myśliwski était connu pour publier rarement, mais chacun de ses romans faisait alors l’objet d’un véritable événement littéraire. Ce fut également le cas pour L’Horizon (1996), récompensé par le Prix Nike. L’histoire commence par la description d’une vieille photo : le narrateur, Piotr, y voit son père et lui-même, alors qu’il était enfant. C’est le point de départ d’un récit sur une enfance marquée par la guerre, passée dans un village près de Sandomierz (comme on peut le deviner, car la ville n’est mentionnée nulle part), et sur les années de l’adolescence.

C’est à travers les yeux d’un adolescent que nous observons son entourage : son père et sa mère, ses grands-parents, ses oncles et tantes, les pittoresques demoiselles Ponck, le personnage du maire allemand, la jeune Juive Sulka ou la mystérieuse Anna, dont Piotr est amoureux. Ces portraits humains se composent d’une série de clichés fragmentaires, d’esquisses tracées dans le mouvement, au fil des années. L’intrigue de L’Horizon est elle aussi fragmentaire, ouverte, difficile à résumer – tout comme il est difficile de résumer, de raconter le contenu de la mémoire de quelqu’un. C’est précisément la mémoire, qui, de manière capricieuse, selon des règles insondables, repêche dans l’oubli des choses et des images passées, qui est la protagoniste principale du livre de Myśliwski.

Myśliwski est l’un des rares écrivains pour qui la littérature fait partie intégrante de l’anthropologie. C’est à travers elle qu’il souhaite exprimer la totalité de l’expérience humaine.

Auteurs : Krystyna Dąbrowska et Janusz R. Kowalczyk
Traduction en français : Institut Polonais de Paris

Œuvres traduites en français :

  • L’Horizon – traduction de Margot Carlier, Actes Sud, 2021, 560 p.
  • L’Art d’écosser les haricots – traduction de Margot Carlier, Actes Sud, 2010, 382 p.
  • La Dernière Partie – traduction de Margot Carlier, Actes Sud, 2016, 512 p.

Pour en savoir plus :
Les Jeux du je
Construction et déconstruction du récit romanesque chez Wiesław Myśliwski

Cet ouvrage constitue le premier essai d’interprétation intégrale de l’oeuvre romanesque de Wiesław Myśliwski. Il explore son potentiel de refonte du monde à partir de l’orchestration du récit d’un « je » toujours à la recherche d’un « tu » et établissant un lien immanent entre les morts et les vivants.

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